Bujar Luca et son métavers pictural- Fulvia Dollmeni Shtepani

Bujar Luca et son métavers pictural
La dernière exposition du peintre Bujar Luca « Le silence de l’illisible » féconde l’art pictural par une rencontre solennelle de la rareté, de l’élégance et du désir.
Elle porte la marque d’une somptueuse diversité de l’inexposable et de l’exposable, refigurée par l’indépendance de l’abstraction, par une imagination sédimentée, offrant ainsi à ses toiles un effet de force spatiale, qui s’y archéologise immédiatement et nous invite à explorer davantage les objets peints qui ne se livreront que lentement.
Ses compositions font énigme. Les traits et les formes qui se cristallisent dans ses signes semblent être toujours à la frontière d’un accident aléatoire de la matière (support, couleurs et pinceaux) et le geste complexe du maitre.
Cet étrange état hybride est excitant et prêt à muter à chaque regard, pour atteindre la pureté et la perplexité abstraite du signe. Le signe figure, peu importe qu’il figure quelque chose visible ou non. C’est comme s’il était investi d’une fonction linguistique, pour dire, indiquer et agir dans l’interprétation du regardeur, consciemment et inconsciemment.
Sa peinture est très métaphorique. Les multiples éléments de ses toiles constituent une sorte de graphisme plastique, souvent contrarié de certitudes transitives, traduisant ainsi les voyages du cerveau et de leurs secrets dans l’empire du regard. Le dessin se fait et se défait par la pensée, au gré du désir, et il se déplace, s’organise, se fossilise, en enveloppant une puissance virile habitée de la nécessité d’expression qui est la raison du mouvement infini de peindre.
On dirait que chaque ligne est perception de sa propre réalisation. Les touches de pinceau amènent à suivre l’invention d’un espace quasi simultanément au regard qui s’y aventure. L’artiste a le don de nous faire subir l’intériorisation de sa sensation créative, qui implique la spiritualisation de la figure et faire du tableau lui-même, le lieu et l’objet de l’identification.
La beauté des signes semble posséder une délicatesse veloutée et aussi une grande diversité sonore imaginative qui bouleverse l’état de notre rétine. Les toiles semblent s’animer par des mouvements quasi sismiques de passages « d’outils invisibles et de chromie irradiante et mystérieuse », qui tendent à l’explosion symphonique, comme dans le cas d’une phrase mélodique, toujours en va-et-vient entre ses parties, le détail émouvant et puissant, et l’expansion de l’univers magistral des signes à la surface du dessin.
Les œuvres présentées dans cette exposition semblent établir une sorte de palimpseste matériel, qui peut conquérir à tout moment, à nouveau son immatérialité.
Je pense que quiconque rencontre les peintures de Bujar Luca pour la première fois est susceptible de ressentir le désir d’un mouvement de traduction, qui relève d’une très dure et perplexe exigence d’actes de questionnements qui peuplent les pensées de l’artiste.
Il y a dans ses tableaux, comme dans une pièce de théâtre, une conception qui réfute à opposer les propriétés du lisible à celles du visible, en renversant les barrières de l’impossibilité d’établir une équivalence entre elles. Ce chiasme frontal et allusif, se résout dans ses toiles par la dualité des pouvoirs conjugués des signes-mots et verbes-images.
« Sur la pointe du crayon se reflète la peau de l’univers, sur la peau des mains, la surface de la sculpture ». Cette phrase de Giuseppe Penone, je ne sais pas pourquoi m’en dit tant sur les toiles de cette exposition, même si je n’en ai pas tout compris car parfois il est bon de laisser quelques questions plongées dans leur nuit comme des mystères.
Petit à petit une substance réelle et virtuelle en même temps, s’éveille et donne sens à l’espace. Elle participe à une triple condition d’existence dépendant du contexte, du codage des signes et de la visibilité. Elle est l’esquisse d’une présence, la modalité par laquelle toute chose dessinée peut être façonnée, le moyen augure et inaugure qui guide notre parcours au cœur de l’univers pictural. On a l’impression d’être acteur et spectateur d’un métavers immersif au point d’oublier notre présence physique et d’appréhender le réel.
Un grand nombre de personnes, dont je fais partie, utilisent et manipulent, peut-être les images de pensées, sans même savoir réellement dessiner. Pour les artistes c’est différent. Ces images ont un lien étroit avec le chemin vers l’acte créatif, car le dessin commence bien avant le premier trait, le geste en suspens est déjà un dessein, et le dessin qui suit et se matérialise après, est déjà là en acte, dans la main (le corps).
Pour le capturer il faut l’imaginer, vibrer en résonnance avec sa pensée, et être à l’écoute du silence qui se confond avec le vide du support matériel.
Les toiles de Bujar Luca tournent autour d’un processus de connaissance analytique, comme s’il était sans cesse intrigué par la représentation d’éléments impalpables et immatériels.
Dans cette exposition, outre la création artistique, l’artiste imagine graphiquement des mots en réinventant des signes. Il module visuellement un langage mais sans en perdre le sens.
Ces dessins filandreux sont si méticuleux que l’on penserait qu’ils ne pourraient pas être reproduit par un geste aléatoire, ces motifs sont uniques, parfois quasi inaccessible, mais toujours très percutants. Cela ressemble un peu avec l’art de la calligraphie et de la peinture préhistorique, comme investi d’une mission d’origine divine et universelle.
Bujar Luca érige une sorte d’alphabet arbitraire de signes inhabituels qui représente une sémiotique spécifique de l’invisible, où le choix des signifiants est conditionnée par l’abstraction faite du signifié, contenant en lui-même des codes intra-mêlés avec la notion d’existence et de disparition. Le signe naturel imite seulement le visible, le signe arbitraire peut également témoigner de l’invisible.
Une écriture illisible sur l’épiderme du dessin qui transforme les signes en mots, car selon lui, la zone du dessin est une sorte de texte qui n’a que faire de l’orthographe. Il ne représente pas seulement l’empreinte de l’immatériel, mais aussi de l’esprit en devenant universel puisqu’il va plus loin que le langage, qui lui, semble en avoir davantage de frontières. Mission merveilleusement réussie pour l’artiste :ses signes- symboles y jouent le rôle de « hiéroglyphes » composant virtuellement dans notre métavers partagé avec lui, des images allégoriques qui équivauent à des riches bandes de textes.
Les plus grandes toiles de l’exposition, avec leurs structures, leurs faibles luminosités et leurs couleurs sombres (comme la matière qui constitue trois-quarts de notre Univers), on peut les considérer comme des « cryptogrammes quantiques de l’inconscient », car elles provoquent une sensation de hors-champs et hors-temps. Ses représentations ressemblent à des toiles cosmiques, des cartes de murs de galaxies, situés près de la voie lactée, avec des nœuds et des filaments diffus reliant des superamas, nous révélant une myriade de galaxies.
Pour l’artiste, la toile est envisagée comme un support dynamique et émouvant, en perpétuel expansion, sur laquelle se superposent le monde matériel et immatériel, réel et irréel, par une bijection multi-sens. Cette approche caractérise sa manière singulière de créer. Les images perçues par l’observateur visuel, semblent décoller de la toile, s’évader dans l’espace, se décomposer pour se recomposer, se figurer, plonger et se diluer dans un amas de matière mi-matérielle et mi -virtuelle, vêtue d’une abstraction qui se temporalise, dans un repère auquel se réfère l’action créative du peintre. Des signes entre les signes, et des images entre les images, tissent des polarités successives créant ainsi une extension invraisemblable et une unicité d’agrégats d’images dans notre senso-sphère rationnelle et irrationnelle, nous facilitant la transcription. La manière spécifique dont l’artiste a choisi son monde de signes favorisant l’indication au-delà du signifiant, nous en dit beaucoup sur son travail. Bujar Luca a surfé avec génie sur le manque consubstantiel à la nature du signe, pour ne pas le laisser indéterminé, en exploitant son incomplétude qui favorise le travail d’invention, car il désigne l’élément absent et de ce fait oriente l’imagination de l’observateur. Dans les toiles de cette exposition, l’immatérialité et l’immatérialité des œuvres dirige l’imagination à la direction voulue car les œuvres réclament une participation conjointe de l’observateur depuis le début de leur création jusqu’à leur matérialité présentative sur un mur.
Les tableaux de Bujar Luca mettent en branle notre imagination !!
Elles sont une sorte d’ellipse dont le visiteur se sont obligé de deviner l’implicité du mouvement gracieux et fluide du peintre à l’intérieur de l’immobilité de l’image, exigeant ainsi une vue synoptique indispensable pour découvrir la succession ordonnée circonscrit dans un ensemble désordonné, permettant d’éviter l’arrêt du temps et l’immobilisation de l’action. Les traits et les signes, ne se dissoutent pas dans la lecture d’un archi-texte ou archi-parole, mais ils butent sur les images et mettent en lumière leur non-lisibilité voulue par l’auteur.
L’exposition est un véritable exercice de développement intellectuel et virtuel sur la complexité matricielle du matériel et de l’immatériel, un plaisir de découvrir le pouvoir évocatif de l’immédiateté de l’abstraction discursive tout droit sorti d’un rapt furtif du langage.
C’est une invitation revendicatrice et sans condition, à une exploration mirobolante et gnostique de notre psyché , qui élevée à la dignité de signes, à l’intérieur des nuées de la méditation et de la jouissance, accouche d’un tourbillon de plaisirs.
Fulvia Dollmeni Shtepani